Philosophie

Se forger une philosophie, ça ne se décrète pas. Ca prend du temps. Aujourd’hui, j’ai des convictions très fortes, mais ça n’a pas toujours été le cas. Tout cela résulte d’un cheminement, d’un parcours, plus ou moins chaotique, où on se rend compte des choses à l’impact qu’elles laissent en les heurtant… Mes idées pré-conçues du départ sont toutes cabossées, mais elles ont du sens maintenant qu’elles ont été vécues…

« La récompense, c’est le chemin… »

Au début je ne savais rien. Et je pensais que je pouvais faire à peu près tout sauf du vin… C’est peut être là ma chance…

Après une jeunesse à écumer les rallyes du championnat de France,  et à me forger une âme de battant, j’ai fini par terminer mes études de commerce, et à chercher du travail. Je n’ai, à ce moment là, aucun bagage technique en oenologie…

J’ai décidé de rejoindre la famille, et mon frère Laurent m’a donné un très bon conseil. « Commence par apprendre le métier à l’extérieur et on te garde une place pour après… » J’ai donc débuté mon expérience dans un domaine merveilleux, au Chateau de Pibarnon à Bandol avec Eric de St Victor. Presque 1 an plus tard, j’avais découvert ce qu’est le haut niveau et j’étais désormais prêt à revenir aider la famille.

Les choses sont allées très vite depuis mon arrivée. J’ai d’abord travaillé à Vaudieu, à Chateauneuf -du-pape, au domaine familial, pour apprendre les rudiments du métier au quotidien. Mais très vite, j’ai voulu m’occuper du domaine des Bosquets, le berceau de la famille.

J’ai très vite senti que c’était là que je voulais m’établir. Je sentais son potentiel. Alors je m’y suis installé et j’ai rejoint l’équipe en place. Et j’ai découvert les choses comme elles venaient, et ma vision des choses s’est forgée sur le tas. J’ai beaucoup observé, beaucoup écouté, beaucoup interrogé, mais n’ayant aucun bagage technique à la base, j’ai eu besoin d’une phase d’apprentissage, puis de digestion de l’information.

Bien sûr, je rêvais secrètement de faire mes vins moi même mais il a fallu un accident pour que ça arrive. En 2015, je me suis retrouvé seul dans la cave le 2ème jour des vendanges, sans solution de repli. Pas le choix, il a fallu se lancer. J’ai senti que je pouvais le faire, et ça m’a libéré. Heureusement, j’avais avec moi Philippe Cambie, qui a eu la patience de répondre à toutes mes interrogations. J’avais l’impression de naitre enfin…

Paradoxalement, en me retournant sur cet « acte fondateur », ce qui m’a marqué, ce n’est pas le soulagement de l’avoir fait, c’est l’adrénaline de l’instant, ces moment de doute que j’ai éprouvé dans le dur, le soir, tard, seul dans la cave… La récompense, ce n’était donc pas le résultat, mais le chemin!

« Less is more… »

Quand je suis arrivé aux Bosquets, la première chose qu’on m’a expliqué, c’est que le terroir, ça n’existe pas… Bien sûr, je pensais le contraire, alors on s’est mis à séparer les vinifications, pour voir. Très vite, j’ai découvert que le terroir n’influençait pas seulement les vins, il les façonnait. J’ai aussi très vite réalisé qu’on intervenait trop, ou en tout cas pas exactement au bon moment…

Au début, mes vins étaient probablement un peu trop extraits, un peu trop mûrs, un peu trop boisés. Un peu trop tout, en fait, mais ils tenaient debout quand même. Ils plaisaient énormément, mais pas pour les bonnes raisons. Ils plaisaient parce qu’ils étaient impressionnants. Ce n’était pas ce que je voulais. Mais à cette époque de mon histoire, ça m’a permis de faire connaitre un peu mieux le domaine, grâce à la presse.

Et puis après 2 ou 3 millésimes, ce qui en ressort, c’est qu’un tout petit geste fait au bon moment peut être extrêmement efficace. Il faut être mesuré et juste. Aux Etats-unis, ils ont un dicton: « Less is more… ». C’est Phil Cotturi, le pape de la viticulture en Sonoma et Napa, qui m’a expliqué ça. Je trouve ça très juste.

C’est un peu comme la musique. Si on l’écoute trop fort, on passe à coté d’énormément de détails. Et quand on baisse un peu le volume, parfois, tout devient plus audible, et on ressent des choses jusque là imperceptibles.

Au final, les vins sont bien plus lisibles, plus justes… C’est à partir de là que les gens ont commencé à vraiment comprendre le sens de mon travail. On avait compris l’essentiel: le vin ne se fait pas à la cave, il se fait à la vigne… Elémentaire, mais encore fallait-il le réaliser…

« Faire des vins d’expression plutôt que des vins d’impression… « 

Un grand vin, pour moi, ce n’est pas seulement un vin d’excellence. C’est aussi un vin d’expression. Un vin qui exprime les composantes de son terroir et de son micro-climat. Il faut qu’il soit honnête, droit, bref qu’il assume. Si c’est fin c’est fin. Si c’est puissant c’est puissant. Il faut que ce soit l’endroit qui veuille ça.

C’est un type formidable qui m’a aidé à comprendre tout ceci, Philippe Blanck, un grand Monsieur d’Alsace. On se voit une fois par an, et après quelques années, il m’a dit: « tu es dans le juste. Tu commences à faire des vins d’expression, moins des vins d’impression… » Il a mis le doigt sur ce que je ressentais, mais sans pouvoir l’expliquer…

Le meilleur vigneron, c’est celui qui sait s’effacer derrière son terroir. Je crois que c’est Didier Dagueneau qui disait ça. Les grands terroirs finissent toujours par ressortir avec le temps. Alors autant les laisser s’exprimer d’emblée. Paradoxalement, quand on sait se faire tout petit, c’est qu’on a grandi…

D’un seul vin en AOC Gigondas, on est passé à 6 avec le même domaine! Et l’expression du terroir est palpable dans chacun de ces vins. Les parcellaires sont des vins de puristes, très singuliers, mais l’assemblage du domaine a beaucoup progressé en bénéficiant de cette précision.

Et une fois le terroir au centre du sujet, il a fallu adapter pas mal de choses pour le révéler à 100%. On a d’abord commencé à travailler plus propre à la vigne, on a acheté une bineuse, et lancé la certification en bio. J’ai senti que moins il y avait d’intrants, plus le vin avait le goût de son origine.

On a ramassé des raisins avec plus d’équilibre, ce qui nous a permis de vinifier en levures indigènes, et là aussi de limiter les intrants à la cave. On a ré-introduit la rafle, comme composante d’un équilibre, à coup de petites touches. D’abord 10%, puis 20, puis 30…

On a adapté nos techniques d’extraction, en les condensant sur le début des fermentations. On a introduit les macérations à froid, pour se laisser plus de temps pour intervenir au bon moment sur la cuve. On extrait plus au début, et beaucoup moins à la fin, où on laisse mijoter doucement. De ce fait, on a gardé la matière, mais on a gagné en finesse et en équilibre.

Et pour domestiquer cette matière, on a complètement revu les élevages, avec des contenants plus respectueux du vin: moins de bois neuf, plus de foudre et de demi-muids, dans une logique d’affinage plus que d’apport de matière. Ici on affûte les vins, on ne les maquille pas… Etymologiquement ça a du sens…

« Longe prospicio: le regard loin… »

Au Domaine, on s’est donné une ligne de conduite, celle de regarder loin devant! Cela vient d’une phrase que j’ai trouvée écrite sur un des plus grands vins que j’ai jamais gouté, un Chambolle-Musigny les Amoureuses 1976 : Longe prospicio (Le Regard loin)…

La prochaine étape sera certainement l’application des préceptes de la biodynamie, pour aller au bout de la démarche. Je pense que c’est le dernier étage de la fusée. Mais chaque chose en son temps…

Car la vraie mécanique de ce métier, c’est la sensibilité. Le vin, c’est un produit qui touche le coeur. Et quand on touche le coeur des gens, il n’y a plus de limites… On peut atteindre des émotions d’une rare intensité. La seule condition, c’est d’entrer en résonance avec tout ce que cela représente. Un vin, c’est mieux qu’un roman, parce que ça laisse la place à l’imagination, et à l’interprétation…